Germinantes gestations

L’hiver est grenier des éclosions du printemps, berceau bulbeux de nos sphères de renaissance. C’est un temps de repos ; fragrance des futurs enfantements. L’hiver est froidure comme soleil blanc, ni chaud ni ombre, intense quand il nous écharpe un bout de ciel. L’hiver est un temps de poète dans la qualité des silences quand la nature scintille, floconnée en collines. L’hiver est ce rapprochement d’oiseaux au coeur de nos jardins, soudain ailés de mille appétits. Il luge nos souvenirs, nostalgie d’autres joies pentues. Les albums d’été et les catologues de jardinage compulsent nos rêves de leurs semailles. J’ai envie de vivre cet hiver comme la plus belle des parades.


Sandra Dulier, Plume Funambule

Voyages

Sur le pré de nos possibles,
les rêves ont en horizon
leurs simples écrits ;
soleil se lisant en lever d’un jour
sur la face cachée de nos espérances.
L’aube du monde naît alors deux fois,
remerciant leurs rêves
pour le courage de leurs voyages.


Sandra Dulier, Plume Funambule

 

Je voudrais plumer un peu

Je voudrais plumer un peu
les arbres et les cieux,
les coeurs et les silences,
les jours et les demains.

Je voudrais plumer un peu
ce qu’il me reste de rêves bleus,
l’instant à la poésie
en renouement des dires.

Je voudrais plumer un peu
aux nuées audacieuses
quelques verbes de passage,
encres fines d’espoir.

Je voudrais plumer un peu
ce qui vibre encore
et l’offrir au matin
en fleurs de nuit.

Je voudrais plumer un peu
et cette aile posée là
sera l’écrin d’autres joies,
la lumière en trésor.

J’ignore quand tu trouveras
ce petit chemin de poète ;
le jardin n’y est pas très grand,
mais il est paisible.

Quand l’enfant dessine

Il crayonne son monde avec soin et application. Il trace les lignes de la maison où le soleil brille toujours au-dessus de la feuille. Deux arbres verts et trois tulipes rouges tigent vers le ciel bleu où un nuage mouton toujours s’invite.

— Regarde maman, j’ai dessiné l’herbe et, tu sais, il y a aussi les fourmis !

L’enfant dessine le visible et l’invisible, le fort et le fragile, laissant les parties blanches à ce jardin encore inconnu que sera son avenir. Il faut peu à l’enfant. Une feuille et des couleurs et, de ses doigts de magicien, naît le plus beau des paradis.

Dans le silence installé, les marqueurs cigales s’invitent en chant et c’est toute la maison qui murmure ce temps retrouvé. Chut ! Défense de déranger !


Sandra Dulier, Plume Funambule

Rendez-vous

Elle marche au bord de l’eau. Les cormorans perchés veillent sur leur arbre endormi. Elle marche vers cette rencontre qu’elle appréhende et attend tout à la fois. Mille questions se pressent dans son esprit aussi embrumé que la Sambre aujourd’hui.

Son infirmité lui pèse. Elle essaie d’oublier sa démarche boitante et l’incertitude de son pas. Infirme de corps, elle s’inquiète. Va-t-il remarquer le décliné de son épaule, la fêlure du port de tête ou le tremblement du genou gauche.  Pourquoi a-t-il accepté ce rendez-vous ? N’a-t-il donc que du temps à perdre ? De quoi allons-nous bien pouvoir parler ?  Elle ralentit le pas. Sa respiration se bloque. Un, deux, trois : compte jusqu’à trois. Un, deux, trois : respire trois fois. Un… deux… trois…   Là, elle se sent un peu mieux. Elle se concentre sur les mouettes qui volent en rasant de leurs ailes l’eau ridée de la rivière. Elle observe cette nature chatoyante de jaunes se mélangeant aux rouges vermillon des feuilles rouillées de l’automne.

Elle avance encore, plus que quelques pas. Dieu que c’est long !  Elle le voit avant qu’il ne la voit. Elle l’observe pour se donner du courage. Assis sur un banc, il a le regard perdu au fond de ses pensées.

Ce qu’elle ignore, dans le dédale de ses peurs et de ses angoisses, c’est que lui aussi est inquiet. Son infirmité lui pèse. Il essaie d’oublier ses blessures et ses doutes. Mille questions se pressent à son esprit. Va-t-elle remarquer mon trac ? Moi, un homme… Ce serait une catastrophe ! Il faut que j’assure sur ce coup-là ! Pourquoi a-t-elle accepté ce rendez-vous ? N’a-t-elle donc que du temps à perdre ?

Il se concentre sur le passage du train, là-bas… au loin. Il entend son pas. Elle voit son regard. Il la découvre, un peu rouge et essoufflée. Elle lui sourit. Elle le voit, le regard tremblant et heureux.

Ce jour-là, ils ont compris tous deux combien l’autre luttait contre ses infirmités de vie. Assis côte à côte, ils ont pu enfin savourer ce jour béni de leur première vraie rencontre ; celle de leur liberté partagée.


Sandra Dulier, Plume Funambule

Connexions nocturnes

Une fenêtre sur l’horizon claque le sinistre volet d’une ombre lampée de vide. La mer se déchaîne, claque les rochers, embrume la plage d’une île sur roc. Demeure de fin XIXème accrochée en proue, tu soupires un passé inconnu.

Le rêve matérialise une histoire qu’aucun livre n’avait encore narrée. Le sixième sens est une porte qui ouvre les voies de la nuit. L’oreiller tourmenté s’empreinte des mouvements saccadés d’une vision où le feu des bals s’enlise dans la fumée en chandelles.

La rêveuse connaît cet endroit primitif de son âme. Elle ignore le nom, l’adresse, le pays, les paysages. Quoique ! L’image se précise, l’atmosphère, les bruits, les sensations… Tout est étrangement connu. Des voix se perdent, se cherchent, dialoguent, sans visages, mais bien là sur cette île de nulle part.

Quelles difficultés labyrinthiques prend notre esprit lorsqu’il recherche ces instants en vertige d’un vécu que nul à part lui ne peut retrouver ! Faut-il une nuit sans lune, un corps brisé par la fièvre pour se guider à travers ses murs ? Le sommeil semble si long et cyclonique dans ces moments d’errances aux racines d’un temps insoupçonné.

Je rêve, se dit-elle… Je vais me réveiller !

Nulle volonté cependant ne peut briser le sceau d’un pacte avec ce passé. Aïeule, secret de famille, réincarnation, empreinte de vie, fantôme, folie… Pourquoi cette étrange sensation ? Une seule solution : creuser de la plume cette vision pour en désensabler les incompréhensions.

La nuit risque d’être longue.


Sandra Dulier, Plume Funambule

À la table du café

À la table du café, elle regarde par la fenêtre les passants déambuler sous une pluie d’automne… Elle est brumeuse comme ce temps, cet instant flou de la saison des effeuillements. Autant elle aime le printemps, autant elle crispe ces jours de pluie. Elle sait ces mélancolies passagères, simples bateaux sur la mer des saisons.

Hier encore, le soleil chauffait d’écarlate la promenade au parc. Elle était joyeuse, l’écharpe venteuse au nez des oiseaux. Elle sentait la terre, la vie là, chapeautée sous les nervures des arbres. Elle compliquait pas. Elle savait la joie, le bonheur, l’instant. L’automne n’est pas vraiment une fin, mais le marron encoqué, fruit d’une autre chair, d’une douceur plus amère, mais si tendre au palais. Après cette parade d’eau et d’humidité, avec ses passants en poissons sans bocal, viendront les fêtes de Noël et d’autres chansons, verdures sapinières dans le houx des neiges.

À la table du café, elle regarde par la fenêtre les passants déambuler sous une pluie d’automne. Oui, elle crispe les jours de pluie, mais elle aime aussi cette page tournée en bord de thé, ces parfums mélangés, ce cocon au milieu des bruits. Elle voyage, glisse, patine déjà sur les mots, frissonne de plaisir à cette phrase qu’elle lit sur cette banquette de ses habitudes. Là, elle sourit. Oui, elle sait qu’elle est bien, le parapluie goutte à ses pieds, il se réchauffe, se débrume du vent et des passants tristes.

— Garçon, un Earl Grey, s’il vous plaît !

La liseuse recommande quelques minutes de plaisir. Soudain, sur sa page s’échappe une lumière de ciel. C’est le soleil en clin d’oeil qui s’invite.


Sandra Dulier, Plume Funambule

Il était un jour de pluie

Il était un jour de pluie, plus gris qu’un reflet de lune sur la glace de l’ennui quand l’âme ruisselle de chagrin sous le manteau d’un regret.

Son regret ? Un simple morceau de candeur perdu en miettes de coeur, parvis des ombres nues de solitude. Impossible d’oublier, d’effacer, d’amnésier. Et pourtant ! Il y avait eu tant d’oublis et d’écharpes de brume. Oui, mais pas ce visage-là ! Lui s’imprégnait, instant d’univers, éclat et empreinte tenaces, débris d’étoile. Rien ne servait de balayer : ces poussières-là sont bien trop volatiles…

Pourquoi lui ? Elle l’ignorait. Non, c’eût été mentir… Elle savait les dialogues et les silences que leurs deux regards avaient écoutés et le vertige de ces apprivoisements-là. Elle savait et lui aussi.

Parfois on aimerait remonter la roue du temps pour retrouver, dans l’aube d’un sourire, la foi en soi, mais c’est oublier que l’essence même d’un amour est un cercle lent jusqu’aux tréfonds de nos possibles. Les âmes rêveuses se perdent souvent les jours de pluie dans la valse lente des chutes d’automne, mais elles scintillent par leurs capacités à ressourcer en clairs printemps ce qui déboussola leurs saisons de vie.

Tout regret finit par mourir dans l’hiver des indifférences ; chaque être peut fleurir en un nouvel amour… Elle connut cette rencontre-là et les saisons qui suivirent furent pluies fines de joie.


Sandra Dulier, Plume Funambule